Mike Oldfield - Tubular Man

January 1, 1970
Alvin Jackson
Keyboards Magazine


Il fut en 1973 avec «Tubular Bells», l’un des premiers musiciens modernes à connaître le succès avec un disque uniquement instrumental. Au fil de sa carrière et des albums suivants, il a abordé une multitude de styles et délaissé un peu le côté instrumental en écrivant des chansons comme «Moonlight Shadow». Au moment où sort son nouvel album «Earth Moving», Keyboards est allé pour vous l’interview sur sa conception de l’avenir. Surprise: les «New Tubular Bells» vont bientôt sonner! Alvin Jackson

Mike Oldfield aime cultiver le paradoxe. Pionnier de la musique électronique, il est pourtant le plus farouche partisan des instruments acoustiques et traditionnels. Grand maître des instrumentaux, son dernier disque ne contient que des chansons dans les styles les plus divers: soul, funk, folk, ballades et rock. Il semble surtout soigneusement éviter de jouer les pop-stars et de donner aux critiques le moindre indice permettant de la catégoriser. Les photos de Mike Oldfield sont rares, il laisse sa musique parler à sa place. C’est à une trentaine de kilomètres de Londres qu’il nous a reçus, dans le studio qu’il a construit à côté de la piscine couverte de sa maison au style architectural detant de l’époque Tudor. L’ermite sait vivre avec style.

Ton nouvel album est un album de chansons, plutôt que d’instruments. Combien de temps as-tu mis pour l’enregistrer?

Je l’ai commencé en Grèce, pendant l’été 88, sur un Atari 1040 ST avec un petit clavier Roland Portatif. Le tout tenait dans une valise. Je travaillais sous le véranda au pied des montagnes greques. Lorsque je considère des titres comme «Bridge to Paradise», «Holy», «See the Light», ou «Earth Moving» qui a donné son titre à l’album, je comprends que l’inspiration des montagnes était primordiale. Ensuite, j’ai ramené l’Atari en Angleterre et il m’a suffi de la connecter à un C-Lab Notator pour continuer à travailler. L’album m’a pris neuf mois de travail en tout.

Tu as quand même fait appel à beaucoup de musiciens plutôt que de tout séquencer toi-même?

Rien se saurait remplacer de vrais musiciens pour les parties solo ou pour les vocaux. Les machines n’ont et n’auront jamais l’instinct d’un musicien, ni la finesse de son d’un instrument ancien. L’âme, tout est là. J’utilise les séquences pour tout ce qui est background. Tout le rest est humain. Pour le nouvel album, j’ai invité Carol Kenyon, Adrian Belew et Maggie Reilly qui chantait déjà sur «Moonlight Shadow». Il y a aussi Anita Hegerland qui est ma compagne, et j’ai invité Ian Gillan et Roger Chapman. Leurs parties vocales ne sont pas restées dans le mix, mais j’ai laissé leurs noms dans les crédits, par respect.

Tu as utilisé la boîte à rhythmes, cette fois. Est-ce parce que Simon Phillips, ton batteur attitré, joue aves les Who?

Oui, en partie. Simon est l’un des meilleurs batteurs que je connaisse et le seul qui puisse s’adapter très vite à ma musique. Mais le concept de l’album est très electronique et en accord avec mon co-producteur Daniel Lazerus, nous avons décidé d’utiliser des sons de batterie.

Tu as utilisé le Fairlight et le C-Lab Notator pour cet album?

Je n’utilise plus tellement le Fairlight sauf pour les maquettes. Je préfère actuellement le Korg M1 multitimbral dont les sons sont plus intéressants même s’ils sont moins élaborés. Et son échantillonneur n’est pas de très bonne qualité non plus, mais je compense en me servant de l’egalisation à la console. Quant au C-Lab, c’est l’un des software les plus intelligents que j’ai vu. Je peux le brancher en synchro MIDI avec mon magnétophone Studer A-800. De plus, il est portable et je peux l’emmener partout. N’importe quelle chambre d’hôtel devient alors un studio d’enregistrement.

Passes-tu du temps à rechercher tes sons?

Je l’ai fait dans mes albums précédents, dans une certaine mesure. Maintenant, j’utilise surtout les sons d’usine du Korg M1. J’ai une console Harrison Série X qui me permet de les raffiner et c’est ce que j’ai fait pour «Earth Moving»

Justement, je vois dans ton studio un enregistreur digital Akaï A-DAM. C’est tout nouveau?

Oui. Je ne m’en suis pas servi sur l’album parce que je ne l’ai eu que récemment. Il me simplifie vraiment la vie. Avant, lorsque j’avais besoin d’enregistrer une chorale avec beaucoup de voix différentes, disons vingt pistes de vocaux, il fallait que je les mixe sur un DAT et que réenregistre le tout n’utillisant que deux des 24 pistes du master. Maintenant avec l’Akaï A-DAM, je peux faire tout cela directement. Une autre manière de l’utiliser est de le mettre en synchro MIDI avec un 24 pistes et cela me donne douze pistes digitales supplémentaires. Je vais m’en servir sur scène - en syncho avec l’Atari s’occupera des programmes de claviers et guitares et l’A-DAM contiendra tous les chœrs vocaux préenregistrés. J’aime bien faire tout moi-même, comme un sorcier...

«Tubular Bells» existe en deux versions: celle de 72 où tu jours de tous les instruments et une version orchestral datant de 74. Un ami m’a conseillé e te demander si tu pensais à le réactualiser à nouveau?

Ton ami était renseigné! L’année prochaine, je vais enregistrer les New Tubular Bells. Ce seront en fait le parties III et IV (les précédentes étant I et II). La différence étant qu’aucun instrument MIDI ne sera employé, au contraire de mes récents albums. Je n’utiliserai que des instruments acoustiques et électro-acoustiques. Pas de synthétiseurs modernes! Il ya des gens en ce moment même qui recherchent pour moi des claviers des deux décades précédentes, avec un bon son. Je pense à un orgue électronique Lowrey ou à un Farfisa. J’utiliserai ces orgues électroniques avec des instruments acoustiques - guitares, percussions, vibraphone, glockenspiel. Quelques guitares électriques mais rien se sera en MIDI. Ce sera mon prochain album.

«Tubular Bells» a éte également la B.O. de «L’Exorciste» et tu as écrit la musique du film «The Killing Fields» («La Déchiure»). Penses-tu en faire d’autres?

Non. J’ai découvert que les B.O. de film ne sont pas du tout ma tasse de thé. Beaucoup trop de clichés musicaux. Je n’en écrirai pas d’autre, à moins que je ne recontre un réalisateur qui soit intéressé par l’exploration et l’éxperimentation musicale. Quelqu’un qui soit plus aventureux que ce qu’autorisent les standards commerciaux cinématographiques actuels, qui veulent par exemple que, dès que l’action du film se dramatise, la musique soit en accords mineurs ou en 5e. Ou bien si un soldat apparaît sur l’écran, le spectateur doit entendre un rhythme militaire. Cela ne m’interesse plus. J’aime le cinéma mais je déteste son concept musical.

Quand penses-tu jouer sur scène?

L’année prochaine, en Europe. Ce sera une tournée New Tubular Bells, mais ce ne sera pas une série de méga-concerts. Je n’aime pas trop les light-shows, ild sont généralement trop dissociés de la musique. Je me souviens m’être trouvé au millieu de lumières intenses et bizarres, dirigées par un technicien de cabine et je me suis demandé ce que je faisais vraiment au millieu de tour cela. Cela n’avait rien à voir avec moi. Mon show sera musical plutôt que théâtral. Je n’ai pas l’intention de concurrencer Jean-Michel Jarre ou le Pink Floyd - sur ce point, du moins!

As-tu une éducation musicale formelle?

Non. Je lis assez mal la musique et je l’écris encore moins bien. C’est pour cela que je me sers du C-Lab Notator, d’ailleurs (rires)!

Mais alors que s’est-il passé! Comment en es-tu arrivé au pop symphonique et au new age?

Ma musique ne peut être rangée dans aucune catégorie. En fait, mon premier disque «Sallyangie» était plutôt influencé par Davy Graham, le guitariste folk. Puis, j’ai ve «Centipede», la création orchestrale de Keith Tippett. Il y avait quelques 70 musiciens sur scène pour jouer sa composition intitulée «Septober Energy». Cette synthèse de la musique symphonique et du rock m’a beaucoup marqué.
Je me suis également beaucoup intéressé à la musique de Terry Riley et à son concept minimaliste ainsi qu’au compositeur David Bedford qui écrivait des pièces où les musiciens classiques devaient évoquer la démarche d’un éléphant, ce qui est à rapprocher de Frank Zappa demandant à un violoniste du London Symphonic Orchestra: «est-ce que vois pourriez roter à la fin de votre solo, please?».
Ensuite, j’ai travaillé avec Kevin Ayers comme bassiste. Il enregistrait aux studios d’Abbey Road et me laissait son temps de studio lorsq’il n’y était pas. Là, j’ai vraiment découvert ce que l’on pouvait faire avec un studio bien équipé. Je venais plus tôt et j’étudias toutes les combinaisons possibles, que je découvrais parfois rien qu’en regardant travailler l’ingénieur du son, à qui je n’osais même pas addresser la parole au début. Ce fut pour moi un apprentissage privilégié. Musicalement, je découvrais dans les studios où enregistraient le Floyd et les Beatles, un tas d’instruments divers dont je n’aurais jamais eu la chance de jouer autrement, le timpani, le mellotron, le harpsychord. C’est à Abbey Road que j’ai trové l’inspiration de «Tubular Bells».

Même si tu refuses les étiquettes, peut-tu essayer de définir ton style?

Vaste et libre! J’ai également été influencé par le hard rock. J’ai fait quelques concerts en première partie de Free et ils m’ont beaucoup impressionné. Il en reste quelque chose dans ma musique. Dans «Earth Moving», il y a de la soul, du funk, du hard rock et des ballades orchestrales.
En fait, j’essaie de practiquer tous les styles, il serait profondément «boring» de me limiter à un seul. Je veux explorer tous les territoires de la musique et je le fais avec plaisir. J’aime aussi beaucoup les musiques primitives, je pense aller bientôt en Afrique parce que là-bas, la musique est vivante et sérieuse à l’opposé de la musique artificielle qui est à la mode en Occident. Cette idée de «mode» m’irrite profondément, les teenagers y croient uniquement parce qu’ils ignorent qu’il existe derrière un bureau, des individus qui décident de ce que la jeunesse écoutera à la radio et dans les boîtes cette saison. Je trouve cela insupportable.

Quelles sont les gammes que tu utilises le plus volontiers?

Je suis guitariste avant tout et aussi keyboardiste. Les gammes de mineur 7e sont celles qui me viennent le plus faciliment pour l’instant.

Comment te situes-tu par rapport aux groupes d’aujourd’hui?

De la même manière que je me situais en 73 rapport aux groupes commerciaux de l’époque: à l’écart. Tous ces groupes, d’hier ou d’aujourd’hui sont motivés par une seule chose: l’avidité de leur manager. La réussite à tout prix, cela ne me gène pas, ce n’est pas nouveau, mais je suis éloigné de ce genre de but. J’aime ma musique et ce qu’elle représente pour moi, c’est un plaisir, pas une méthode clinique pour devenir une star du Top 50. On peut dire que je suis dépassé, hors du coup, mais «Tubular Bells» sonne plus moderne que bien des albums d’aujourd’hui...

Que penses-tu de l’évolution technique de cette dernière décade?

Je ne suis pas sûr que ce soit bénéfique pour la création musicale. Dans ce que j’entends à la radio, par exemple, la technique est dominante mais l’âme semble absente. C’est de la tricherie dans le sens où la musique est androïde plutôt qu’humaine. C’est pourquoi je veux faire mon prochain album sans l’aide de machines. Je veux que tout soit naturel pour faire apprécier la différence. Peut-être devrait-on se servir du MIDI uniquement pour maquetter et composer, mais pas pour jouer. Considère les pianos digitaux par exemple, ce ne sont que des ersatz et ils le resteront même s’ils sont plus practiques sur scène, ou dans le living du fils de la concierge qui pourra faire ses gammes à moindre frais. Musicalement, au niveau du feeling, dès qu’un instrument est digitalisé, quelque chose se perd, quelque chose de magique et d’indéfinissable, dont tout le monde ressent le manque actuellement.

Quel serait ton conseil aux lecteurs de «Keyboards»?

Il est facile actuellement d’expérimenter sans avoir à dépenser trop d’argent. Faîtes-le. Mais encore faut-il savoir jouer. Je crois que les gens vont se fatiguer de la musique synthétique. Dans la prochaine décade, la tendance sera de s’en éloigner, parce que c’est une impasse. Mon conseil est donc: pratiquez votre instrument. Utilisez le matériel qu’il vois plaira mais soyez un musicien d’abord. Vous n’aurez jamais à le regretter.

Submitted by Tubular Tos


Mike Oldfield Tubular.net
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